Extraits: La Faim du Tigre de René Barjavel

Je viens de finir la lecture d’un texte particulièrement intéressant de René Barjavel, intitulé La Faim du Tigre.
Le sujet de fonds est celui de la condition humaine, et celle-ci est mise en perspective d’une manière radicale et provocatrice, puis étayée et démontrée dans la suite du livre. On pénètre bien dans la pensée de Barjavel, d’un réalisme parfois glaçant, tirant les hypothèses vers leurs extrêmes, parfois trop, attiré qu’est l’autreur par la fiction, et parfois teinté de désillusions réalistes, toutefois non dépourvues d’espoir…

Voici ci-dessous certains de mes passages préfères, qui j’espère vous donneront l’envie de lire ce très bon livre.

Sur le combat des espèces, et la nécessite de la brièveté de l’existence

“Toutes les espèces vivantes jouent le jeu (…). Elles s’entre-massacrent inexorablement et si ingénieusement que la mort nourrit la vie et permet à la partie de se poursuivre et de progresser. Le but est si lointain, si improbable, que si la matière vivante ne constituait qu’un seul être dont la vie n’aurait pas de limite temporelle, il est probable que cet être parviendrait à la lassitude et trouverait le moyen de renoncer à vivre, toute la Vie disparaissant alors avec lui.”

Sur l’amour

“L’amour véritable engendre le bonheur vrai. Mais pour que cet amour véritable s’établisse, il faut que les deux êtres qui forment le couple aient des physiologies qui soient en harmonie, des mondes mentaux qui puissent communiquer, des gouts qui s’accordent et se complètent, des désirs synchrones, des éducations semblables ou voisines. Et que chacun d’eux ait suffisamment de qualité pour penser d’abord à l’autre, avant de penser à lui.”

Sur le caviar et l’anthropologie

“L’homme n’est pas le seul à aimer le caviar. Lorsqu’une femelle de poisson saisie par le printemps pond les millions d’œufs qui lui gonflent le ventre, elle traine souvent derrière elle un groupe d’amateurs qui les avalent à mesure de leur sortie. Nous en faisons bien autant avec la poule. Cela nous parait dans l’ordre, et pas le moins du monde inquiétant, car nous ne sommes ni poisson ni poule, et ne pondons pas nos œufs.
Mais si quelqu’un s’avisait de manger nos enfants? …
Manger les enfants d’autrui, et les parents avec, c’est la règle générale, la condition de base de la conservation de la vie.”
Human Skin Rug by Chrissy Connant

Sur Dieu

Comment puis-je me permettre d’écrire ce nom, moi qui ne suis ni “croyant” ni “anti”? Seulement l’homme qui cherche à comprendre…
Les fidèles vont me vouer au bucher ou me plaindre, les rationalistes m’accuser de punaiser clandestinement les sacristies.
Mais que puis-je écrire?
L’Esprit? Le Créateur? L’Etre suprême? L’Ordinateur?
Le Grand Architecte? L’Incréé? L’Un? Le Tout? Le Père?
L’Impersonnel? La Cause Universelle?
Mille noms, aucun n’est bon, chacun détermine, limite, donne une sorte de personnalité a ce qui ne saurait en avoir. Seul le mot Dieu est assez indéfini pour ne pas tordre la direction de notre quête vers une impasse particulière. Mais il faut faire l’effort d’oublier deux mille ans de propagande des églises et les Himalaya de niaiseries qu’on a entasses sur le nom de la Vérité.”

Sur le déséquilibre humain et le prochain combat

Les enfants des hommes ne sont plus mangés.
L’homme ne craint plus, ni pour lui ni pour ses fils, le tigre ni le loup, la peste ni le croup. Les grands fauves sont en cage, les microscopiques tenus en respect. L’homme ne nourrit plus de sa chair fraiche la vie des autres espèces. Il n’est plus mangé que mort.
Mais il continue à tuer. Il tue plus que jamais. Il détruit avec frénésie des pans entiers du monde
vivant, rase les forêts, stérilise les étangs, massacre les oiseaux, égorge par milliards les agneaux et les poulets. Aucune espèce ne peut lui résister. Aucune ne peut plus le vaincre. Il a rompu à son seul profit l’équilibre du monde vivant.
Il tend à occuper à lui seul la planète, après avoir extermine toutes les autres espèces. Mais la loi d’équilibre est inéluctable. Une telle modification apportée a la structure du monde anime ne pouvait rester sans conséquence. Une effrayante compensation s’est établie. Le tueur trop bien défendu a vu se lever devant lui un ennemi à la mesure de ses forces et de ses défenses: lui-même.”

Sur la guerre

“Il n’y a d’ailleurs pas des guerres, mais seulement la guerre, comme il y a la mort.
Comme la mort, la guerre est un phénomène biologique. (…) La guerre est un processus d’automutilation déclenche au sein de l’espèce humaine par la violation de la loi d’équilibre du monde vivant”

Sur la vanité

“Vanité des vanités, tout n’est que vanité”
Ce n’est pas là un soupir amer, une remarque désabusée sur le peu d’intérêt que présentent, a la réflexion, les biens et les plaisirs de ce monde.
C’est étymologiquement, et exprime de la façon la plus précise, l’affirmation que le monde qui apparait à nos sens, notre monde est compose de vide. Ce que nos savants constatent aujourd’hui avec effarement, l’homme qui a écrit ce texte, il y a trois mille ans, et peut-être beaucoup plus, le savait.
“Vide des vides, tout est vide”.
Voilà ce qui a été écrit a l’origine. Relisez le livre de l’Ecclésiaste en donnant à la phrase ce sens-là, et non le sens vaguement mélancolique et sans grande importance qu’on lui donne d’habitude.
Vous verrez alors quelle profondeur et quelle résonance extraordinaires prend le texte tout entier”

Sur le futur

L’Homme, sommet de l’évolution terrestre, en détruisant ceux qui l’ont précède, produit, servi et nourri, mettra un point final au temps douloureux de l’obscure gestation. Tel est peut-être la raison d’être et la justification de l’espèce humaine.
Un autre temps déjà se présente.
La Terre a muri sa graine et s’apprête à la semer dans les Etoiles.
L’homme se trouve devant deux destins possibles: périr dans son berceau, de sa propre main, de son propre génie, de sa propre stupidité, ou s’élancer pour l’éternité du temps, vers l’infini de l’espace, et y répandre la vie délivrée de la nécessite de l’assassinat.
Le choix est pour demain.
Il est peut-être déjà fait.
Par un homme? Par l’Espèce? Par la Vie?  Par le Plan?
Par qui?
Ou par Quoi?

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