Éphémère Narration

Le bruit des balles de tennis frappées sur le court en contrebas répondaient aux aboiements lointains. La vie de l’appartement et celle de ses habitants semblait s’éteindre. La dissipation progressive des volumes et variétés sonores, humains comme électroniques, rendait le témoignage plus réaliste. Il va peut-être pouvoir s’offrir enfin un temps de réflexion ce soir. Mais après tout, se demande-t-il, en ne se l’autorisant pas plus souvent, cela signifie-t-il que cet instant de calme, seulement entrecoupé de profondes respirations ne lui est pas nécessaire? Est-il comme tant d’autres prisonnier d’un rythme imposé par « l’extérieur »?
Après quelques longues et belles minutes (de celles qui n’ont rien à voir avec celles passées à attendre un train, par exemple), il décide de frapper les touches de son clavier. Peut-être qu’agglomérer des lignes sur l’écran le rassure, dans le vide de l’instant? Au moins, il débute par ouvrir le logiciel de traitement de texte, et pas sa boite mail. C’est déjà rare, déjà un motif de satisfaction, presque un acte d’engagement. Il espère en tout cas que l’agencement de ces lignes, leurs enchaînements, leurs constructions logiques raccommoderont le lien endommagé qui le lie à un état d’esprit qu’il craint trop de voir s’évanouir. Des semaines durant, il n’avait pas senti la fureur d’écrire se manifester. Plus précisément, il n’avait pas été capable de dépasser la simple envie…

A la relecture des quelques lignes précédentes, il se dit: ça y est j’écris! Deux paragraphes, ce n’était pourtant pas grand chose pour lui, encore moins pour le lecteur, mais cela avait au moins le mérite d’exister. Une matière volatile et ici numérique, sans vraiment d’histoire. Écrire sur rien, c’était toujours une base. Le style n’en devient que plus nécessaire, et cela devrait être un incitation à plus de contrôle mais il s’en contrefout, il s’amuse.

Il se demande s’il est seulement possible de forcer les choses? Créer rien à partir de rien, juste pour créer, sans véritable inspiration, sans histoire folle à conter, sans cette hargne incontrôlable qui fait que plus rien d’autre ne compte? Est-ce valable? Cela a-t-il le moindre d’un sens? A contrario, est-ce l’essence même de la création? De toute façon, il n’aura pas la réponse ce soir, si tant est qu’il puisse y en avoir une. Mais au delà de l’exercice; de l’exigence de perfectionnement dans tout « art », comment être sur du bien fondé de la démarche? Ne serait-ce qu’une chimère dans son cas précis? Une tentative de contre, par la pratique, d’une absence d’inspiration terrible?

En relisant et reformulant les dernières lignes, il déplore la somme assommante de questions qui lui démontre à quel point celles-ci peuvent alourdir un texte. Tant pis. C’est une démonstration de plus de l’avantage définitif de la pensée sur l’écriture, qui peut additionner et superposer idées et questions d’une manière désordonnée, les découper, les accumuler jusqu’à ne plus en avoir, et enfin, les garder à l’intérieur, pour soi. Cela fait maintenant deux rationalisations simplistes qui témoignent de son manque de confiance littéraire et il se dit qu’il faut vraiment passer à autre chose.

Une chose est sure, il souhaite mettre à profit cet état transitoire et éphémère, la, maintenant, l’attraper avec la vivacité qu’il faut pour attraper une mouche en plein vol. Et refermer ses mains autour de cette précieuse envie. L’occasion ne se représentera sans doute pas si tôt. Vautré sur le canapé du balcon, il respire un air nocturne rafraichissant. Prolonger le plaisir, d’être la, assis à écrire, c’est déjà un bonheur évident qui mérite d’être cité, et cela ne prend qu’une ligne. Il n’en rajouta pas sur la description de ses sensations et décida de faire une pause pour fixer l’instant et célébrer l’approche de la fin de la première page.

Il repose son ordinateur non loin de lui et va chercher une cigarette dans sa chambre. Sur le retour, il passe par la salle de bains, et se regarde brièvement dans le miroir. Il reconnait bien la même personne qu’avant le début de l’écriture, car rien, c’est vrai, n’a vraiment changé, même s’il sent, en cherchant bien, tous ses muscles plus relâchés. Après avoir passé sa main dans ses cheveux, il veux retourner à son plaisir mais se fait rattraper par une envie d’uriner, envie fort à-propos en ce lieu. Non, non, pourquoi donc irais-je écrire à propos d’urine maintenant, se demanda-il, un peu courroucé par sa propre idée.  Il se dit que l’image floue de la cigarette tombant d’un coin de sa bouche, devant le jet jaune qui s’écoule dans la petite marre d’un bleu chimique homogène, aurait une petite valeur de représentation subversive. Voilà des couleurs éclatantes, qui outre leurs origines douteuses ne manqueront en tout cas pas d’égayer le texte à défaut d’interpeller pas son lecteur. C’est trop tard, il n’a pas pu y résister, les lettres sont la, narquoises. Ce sont elles qui le contrôlent désormais.

Il fait ensuite couler une eau tiède sur ses mains et attrape le savon très gras en se disant qu’un simple adjectif suffira à souligner la perception précise de ses paumes. Puis il éteint la lumière et va machinalement vers le réfrigérateur pour y prendre la plaque de chocolat qu’il avait acheté plus tôt dans l’après-midi. “Food for thoughts” pense-t-il, avant de se rappeler qu’il ne s’agit pas tant d’une citation clairvoyante de quelque penseur célèbre mais plutôt d’un slogan publicitaire dont ni l’époque ni la source ne lui sont plus identifiables. Il se sent immédiatement dépité par cette idée. Elle lui rappelle de profondes convictions, sans doute trop ressassées, portant notamment sur la maltraitance contemporaine de l’intellect et de la créativité par un cocktail sociétal nocif de matraquage publicitaire, d’attentisme, et de laisser-faire.

Il se dit qu’il est sans doute temps d’arrêter d’écrire, car l’indépendante quoique fade originalité de ses mots est désormais compromise. De plus, la batterie de son ordinateur réclame maintenant recharge, tel un coup fatal porté à sa velléité d’écriture retrouvée. Il retourne dans sa chambre connecter son ordinateur. Sa pause n’avait pourtant pas été longue mais c’était déjà trop tard. Quelle horreur. Plus d’écriture ce soir.

La réalité reprend le dessus.

Game over.

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